| | Lettres de Philippe Dortet de Tessan (1797-1856) à sa famille Saturday, June 10, 2006 Philippe à 14 ans. Il est probablement interne au Collège impérial de Nîmes.
Chère maman Nous avons reçu votre lettre qui d'un côté a failli nous faire mourir de désespoir tant étaient grands les reproches que vous nous avez faits: nous ne pouvons plus nous en consoler; mais d'un autre côté, une joie secrète règne dans notre coeur. Lorsque nous pensons que nous aurons le plaisir de voir papa dimanche.
Nous avons reçu les saucisses et les châtaignes que vous avez eu la bonté de nous envoyer par Pierre; cela nous a montré que vous n'étiez pas cependant très irritée contre nous. Au surplus, elles nous ont fait beaucoup de plaisir; nous vous en remercions bien.
Je vous prie de ne pas oublier de nous envoyer les souliers que nous vous demandâmes dans notre première lettre. Nous portons encore à nos pieds ceux que nous portions quand nous partîmes; vous devez penser dans quel état ils sont; le cordonnier ne peut nous remettre les autres avant que nous lui en ayons présenté une paire de neufs chacun. Je vous prierai de nous envoyer ?? livre de mathématique que papa connait.
Bon jour, chère maman, nous vous embrassons tendrement ainsi que tata, papète, Félicité et tous mes frères.
Témoignez à Monsieur Dardel tout l'attachement et la reconnaissance que peuvent concevoir des élèves pour un maître qu'ils n'oublieront jamais et dont ils tâcheront par leur travail de faire le plus grand éloge. Nous aurons le plaisir de lui écrire une autre fois.
Je vous prie de ne pas nous oublier auprès de Mme de Tauriac qui nous a donné des marques d'amitié et de tendresse au moment où nous nous séparâmes, car elle ne pût retenir ses larmes. Offrez mes respects à toute la famille St Roman et à Mlle Tonato. Philippe Tessan Tessan major Chère maman
Je profite de l'occasion du départ de Mr St Paul pour vous écrire; enfin j'ai reçu des nouvelles d'Albert. Il me dit qu'il est très content. Sa lettre a fait foule dans le lycée et j'ai pensé qu'il avait bien fait de ne pas y mettre rien de secret car une grande partie du lycée l'a lue et principalement ceux qui se destinaient à entrer dans la marine.
J'ai fait faire mon uniforme. Mr l'officier s'est chargé de me le faire faire, mais ce n'est pas le tailleur du lycée qui me l'a fait; il a préféré le faire faire à un tailleur de la ville afin de l'avoir à meilleur marché et mieux fait. En effet, j'y ai gagné 10 à 12 # car il ne me le fera payer que 30 à 32 #, tandis que le tailleur du lycée ne me l'aurait pas fait à moins de 40 #. Je n'ai pas encore vu Pierre. Je ne sais lorsqu'il doit passer. Mais lorsqu'il passera, je lui demanderai en même temps, l'argent du maître d'armes.
Je vous prie de m'envoyer par la première occasion que vous trouverez le gant que Joseph avait fait faire, pour tirer des armes.
Bonjour, chère maman. Je vous embrasse ainsi que toute la famille.
Dîtes à Mr Dardel [le précepteur des enfants de Tessan] qu'il cire ses bottes et qu'il fasse son porte-manteau car Pâques approche et qu'il ne tarde pas à venir car il me tarde beaucoup de le voir.
Faîtes bien mes amitiés à toute la famille St Roman.
Bonjour, chère maman. Je vous embrasse. Philippe Tessan Chère maman
J'ai reçu votre lettre avec beaucoup de plaisir. Le même jour que j'ai reçu la vôtre, j'en ai reçu une d'Albert. Il me dit qu'il est toujours très content et qu'il travaille beaucoup. Pour moi, je travaille autant que je le peux. Nous avons composé hier en thème; j'ai été neuvième. Pour le dessin, nous avons commencé à ombrer depuis 2 jours. Je n'ai pu m'acquitter de la commission que vous m'avez donnée envers Mr le proviseur; il a été passer une 15aine de jours à Montpellier. Je vous prie de m'écrire plus souvent, chère maman. Car vous ne sauriez croire quel plaisir cela me fait de recevoir de vos nouvelles en les lisant. Il me semble que je suis à Tessan. Dans ce moment-ci les récréations sont bien tristes: on ne sait à quoi s'amuser. Car pour peu qu'on remue de place, on sue à grosses gouttes. Depuis quelques jours, il sort beaucoup d'élèves du lycée. Les uns vont à St Cyr, les autres vont étudier en droit, enfin chacun va où son état l'appelle.
Bonjour, chère maman, je vous embrasse ainsi que papa, papète, tata, Mr Dardel, Félicité et tous mes frères. Offrez bien mes respects à toute la famille St Roman.
Philippe Tessan Chère maman
J'ai reçu par la soeur de Janeton, votre lettre et en même temps, les fromages, les saucissons et les poires. Tout cela m'a fait beaucoup de plaisir; il n'y avait que les poires qui avaient été un peu endommagées. Car il y en avait quelques unes de pourries mais tout n'a pas été perdu. Celles qui n'étaient pas pourries se sont trouvées excellentes, celles qui étaient pourries m'ont servi de leçon: j'y ai vu qu'une poire pourrie au milieu d'un panier de bonnes poires était comme un mauvais sujet au milieu d'un lycée qu'il faut avoir soin d'éviter et j'y ai reconnu ce que vous me disiez souvent lorsque j'étais à Tessan.
J'ai [vu] hier avec beaucoup de plaisir Madame de Tauriac que je n'attendais certainement pas. Elle m'aurait fait passer la journée avec elle si je n'eus été invité chez la famille d'Esterazi qui m'a chargé de vous faire bien ses amitiés.
Le travail va toujours aussi bien que je puis le faire aller. Les compositions seront bientôt finies. La distribution des prix se fera le 27 de ce mois. Je n'ai pas encore été puni par aucun de mes professeurs ni maîtres d'études et j'espère bien que l'année se passera sans que je sache ce que c'est qu'une punition lycéenne et je [...] pas du tout envie de le savoir
Persistez toujours dans le projet que vous avez formé avec Félicité de venir me chercher ici car vous ne sauriez croire combien il me tarde de vous voir.
Bon jour, chère maman. Je vous embrasse ainsi que toute la famille. Offrez bien mes respects à la famille St Roman. Philippe Tessan Mon cher papa
Me voici rendu au lycée. J'ai repris toutes mes études. Je vais tâcher de réparer le temps que j'ai passé en vacances. Nous avons composé samedi passé en géométrie, et j'ai été 1er. Demain, nous composons en grec; je crains bien de n'avoir pas une aussi bonne place qu'en mathématiques. Néanmoins je m'y appliquerai tout autant. J'arrivai ici avec la pluie, le tonnerre et les éclairs. Il faisait trop mauvais temps pour m'acquitter de la commission que mama m'avait donnée pour la famille d'Esterazi. J'ai gardé les dragées dans ma malle jusqu'à ce qu'ils me fassent sortir, ne pouvant leur remettre plus tôt.
On nous a lu avant-hier les notes du mois de décembre. Je les aurais eu bonnes si je me fus contenté de savoir mes leçons que passablement quoique ce ne soit ni par paresse, ni par négligence car je passe une grande partie de mon temps à les étudier. Pour la logique, j'y travaille tant que je peux; nous sommes dans syllogismes jusqu'au cou. Nous avons commencé avant-hier la dialectique.
J'ai écrit il y a 4 jours à Albert. J'attends tous les jours une réponse. Je finis en vous embrassant, mon cher papa, et suis pour la vie votre très respectueux fils.
Faîtes bien d'amitiés de ma part à toute la famille. Je vous prie de dire à tata qu'en arrivant au lycée, je me suis approché des sacrements et que je n'ai pas laissé passer les fêtes de Noël sans y participer comme elle le craignait et que je n'oublierai jamais les sages instructions qu'elle m'a données non plus que les vôtres.
Philippe Tessan Ma chère soeur
Il y a déjà quelque temps que je n'ai eu le plaisir de t'écrire mais je n'ai pas pour cela resté un moment sans penser à toi. Je suis toujours bien occupé et je t'assure que je travaille bien, soit aux mathématiques, soit au latin. Mon maître de mathématiques m'a beaucoup engagé à m'appliquer aux mathématiques. Il est bien content de moi. Il voit que je travaille tant que je peux et que ce n'est pas de ma faute lorsque je ne fais pas toujours mon devoir parce qu'il a vu que je n'avais pas beaucoup de facilité pour cette partie-là. Ma dernière place a été 7ème et j'espère que la prochaine composition, elle sera meilleure. Car je n'avais fait que des fautes très légères dans mes démonstrations. Mes deux dernières places en latin ont été 14 et 15. Le dessin va bien. Je m'y applique beaucoup.
Nos amusements ont bien changé. Maintenant on ne rêve plus qu'à faire des ballons. Il ne se passe pas jour qu'on n'en fasse partir 2 ou 3. Quelques jours après que papa fut parti, on en fait partir un de 32 pieds de diamètre. Il était plus haut que le lycée et il partit très bien. Maintenant je sais bien les faire. Nous travaillons avec Jules Lapierre à en faire un pour emporter en vacances et nous emporterons aussi des modèles pour en faire à Tessan.
Je te prie de dire à tata qu'on nous fait bien faire carême. Nous ne passons de jours sans manger de pommes de terre. Quoique ce ne soit pas quelque chose de mauvais, on finit par s'en rassasier. Aussi il me tarde bien d'être à Pâques pour me dédommager du Carême avec les saucissons que maman m'a promis de m'envoyer; mais il n'y a pas du mal que nous fassions un peu pénitence: nous faisons bien assez de péchés pour cela.
Adieu, ma chère soeur, je t'embrasse et te prie d'embrasser pour moi toute la famille. Fais-moi bientôt réponse.
J'ai dîné hier chez Mr de la Fare. Il n'a pas reçu de nouvelles de son fils mais il espère en recevoir bientôt. Dis-moi si vous en avez reçu de Joseph et d'Albert. À Dieu Philippe Tessan
Note: le fils La Fare et Joseph son frère sont prisonniers en Allemagne. Ma chère maman
J'ai reçu le petit écu et le saucisson que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Le saucisson était excellent. Pour le petit écu, je ne l'ai pas encore goûté. Je ne doute point que les affaires de la maison n'aillent mal ainsi que celles de tous les particuliers. S'il en est au Vigan comme ici à Nimes où on n'entend parler que de réquisitions et de levées. Enfin vous ne sauriez croire la misère qui règne dans la ville. Dernièrement le ministre protestant et le curé accompagnés des principaux de la ville firent une quête pour les pauvres malheureux et ne manquèrent pas de venir dans le lycée où chacun donna d'après ses moyens. Je pense que le Vigan et les environs ne se seront pas autant ressentis de cette misère. Nous entendons tous les jours parler de nouvelles victoires remportées sur les ennemis. Je ne sais si elles sont vraies, mais les ennemis ne paraissent pas rétrograder. On dit que l'Empereur d'Autriche se sépare du parti des Russes pour se mettre de notre côté. On disait aussi que les Anglais étaient entrés dans le port de Cette mais je ne crois pas que cette nouvelle soit vraie car nous le saurions au sûr. Je vous prie de me faire part des nouvelles que vous apprendrez.
Le travail va toujours bien, soit en latin, soit en mathématiques. J'ai été inscrit ce mois dernier sur le tableau des irréprochables, ce qui ne m'était encore jamais arrivé depuis que je suis au lycée. Je tâcherai de m'y faire inscrire jusqu'à la fin de l'année. J'ai été une fois 1er et deux fois 2d en mathématiques et je me soutiens dans dans mes places de latin. Notre bon professeur de rhétorique, Mr Vincent, a bien voulu se charger de nous faire un cours de géographie. J'en profiterai le mieux que je pourrai. J'ai écrit dernièrement à Félicité; elle ne m'a pas encore répondu. Je ne sais si elle n'a pas reçu ma lettre. Lorsque vous lui écrirez, je vous prie de lui dire de m'écrire. Jeudi passé, Mr de La Fare eut la bonté de me faire sortir. Il me chargea de vous faire bien ses amitiés, de dire à papa qu'il était ici à Nismes pour un mois ou un mois et demi et qu'il désirerai bien de le voir avant de partir. Quant à son fils, il n'en a point de nouvelles. Celui qui est ici à Nismes va venir élève au lycée. La famille d'Esterazy toujours remplie de bonté pour moi vous fait mille amitiés.
Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille et suis pour la vie votre très respectueux fils
P. Tessan Ma chère maman
Je m'empresse de répondre à votre chère lettre qui m'a fait un plaisir infini. J'ai reçu il y a 3 ou 4 jours une lettre d'Albert. Il en était bien temps: il y avait six mois qu'il ne m'avait pas écrit. Il se portait très bien et me dit qu'il est on ne peut pas plus content de son état. Il s'excuse franchement du retard qu'il a mis à m'écrire en me disant que mes lettres l'ennuyaient et qu'il pensait que les siennes m'ennuieraient aussi et que c'était pour cela qu'il ne m'écrivait pas. Il m'exhorte beaucoup à cette franchise qu'il regarde comme une qualité d'un marin, mais avec toute sa franchise, je ne puis pas convenir de la même chose car il ne peut pas me faire plus de plaisir que de m'écrire souvent. Contre tout autre, j'aurais peut-être le droit de me fâcher, mais je connais trop bien le caractère d'Albert pour me fâcher contre lui. Car je suis sûr qu'il ne m'en aime pas moins pour cela.
Pour moi, je jouirais d'une parfaite santé si, comme la plupart des élèves, je n'étais enrhumé. On ne nous permet pas d'aller à l'infirmerie pour si peu de chose et nous avons beaucoup de peine à obtenir un verre de tisane par jour, ce qui ne peut pas nous faire grand bien. Quelques jours auprès de vous ne me feront pas de mal, soit pour mon rhume, ou pour me remettre un peu. Car j'ai bien maigri depuis les vacances. Mes classes vont aussi bien que je puis les faire aller. Je vous assure que je ne néglige rien pour cela. Nous avons commencé le cours de philosophie depuis 4 jours. Je n'ai pas d'autre chose à vous marquer dans ce moment.
Je finis en vous embrassant tendrement et suis votre attaché fils
Philippe Tessan
Faites bien mes amitiés à Mr Dardel, papa, tata, à mes frères et à nos jeunes mariés [sa soeur Félicité mariée à Raoul de Mauri de Lapeyrouse] auxquels je souhaite beaucoup de bonheur et de prospérité.
Ma chère maman
Je profite du départ de Mr Armand pour vous donner de mes nouvelles. Je me porte très bien, Dieu merci. Depuis quelques jours, il fait ici bien froid. Il a tombé une assez grande quantité de neige en proportion de ce qu'il en est tombé depuis quelques jours; elle s'est gelée et a causé plusieurs chutes dans la ville. Quelques personnes en ont été estropiées.
J'ai reçu dernièrement une lettre d'Albert; il se portait très bien mais il était toujours bien maigre. Il m'a chargé de vous dire que les bas qu'il a achetés montaient à 22 f.
Nîmes semble dans ce moment-ci une ville de guerre; elle est remplie de conscrits et depuis quelques jours, il ne cesse de passer des pièces d'artillerie, qu'on dépose à Avignon pour les distribuer de là dans les villes qui peuvent en avoir besoin. On a invité les élèves des lycées qui ont atteint l'âge de 16 ans à prendre les armes. Il y a même, à ce qu'on dit, des lycées où on les a forcés à marcher mais je pense que nous sommes trop éloignés des ennemis pour qu'on force les élèves de ce lycée à partir. Au reste, ce n'est que pour en former des troupes urbaines.
Ce matin, on a exécuté un conscrit pour avoir tué son camarade, qui avait déserté avec lui, afin de lui voler son argent.
Je vous prie de dire à papa que je n'ai plus d'argent chez Mr le proviseur et d'avoir la bonté d'y en replacer s'il était possible. Vous me direz peut-être que celui qui y était a bien vite disparu, c'est que j'en ai acheté des patins et un bonnet qui m'ont coûté 6 f. Je n'ai pas d'autres nouvelles à vous donner dans ce moment ici. Je vous embrasse et suis pour la vie votre très respectueux fils.
Philippe Tessan
Je vous prie de remercier Tata des cotelettes qu'elle a eu la bonté de m'envoyer. Faîtes bien mes amitiés à Mr et Mme Raoul ainsi qu'à toute la famille.
NOTES De janvier à novembre 1813, Napoléon lève, grâce à la loi Jourdan sur la conscription votée en septembre 1798, près de 960 000 hommes, soit plus de la moitié de l'ensemble des levées de 1800 à 1814. Il faut tout à la fois reconstituer l'armée ensevelie en Russie, préparer les campagnes de 1813 et 1814. Jamais la conscription n'a pesé aussi lourd qu'en 1813 et au début de 1814. Certaines classes, en particulier les classes de 1809-1810, sont rappelées pour la deuxième, troisième ou même quatrième fois. La classe de 1815, quant à elle, est appelée avec plus d'un an d'avance. De plus les levées posent des problèmes complexes. L'administration a du mal à garder la trace des individus dans cette masse de levées. Les listes sont souvent incomplètes, le tirage au sort abandonné, les conseils de révision réduits à leur plus simple expression. Plus personne n'échappe à la conscription... Les hommes mariés sont appelés dans le cadre de la levée des gardes départementales destinées en principe à former l'armée de réserve, mais en fait très vite confondues avec l'armée tout court.
Les moyens d'échapper à la conscription ne sont pas nouveaux. Par contre, à partir des derniers mois de 1813, ils prennent une ampleur jusqu'alors inconnue, de la mutilation volontaire à la désertion, traditionnelle dans le Massif central, dans les Pyrénées, en pleine recrudescence dans le Midi... Friday, June 9, 2006 13 février 1814
Ma chère maman Il y a déjà assez de temps que je n'ai reçu de vos nouvelles. Je vous prierai de vouloir bien m'en faire part le plus tôt que vous pourrez, et de ne pas oublier ce quelque chose qui est ici à Nîmes comme j'eus le malheur d'oublier quelque chose du Vigan lorsque je vous y oubliais.
Je vis hier Mr et Mme Charles de Bez qui me donnèrent des nouvelles de Félicité et me dirent qu'elle paraissait être bien contente; au surplus, je vais lui écrire.
Vous ne sauriez croire la quantité de troupes qui ne cessent de passer ici; elles viennent d'Espagne et vont du côté de Lyon. On nous mena voir passer la revue d'un régiment de cuirassiers qui revenait d'Espagne commandé en partie par le fils de Madame de Rochemaure et hier nous vîmes un régiment de hussards.
Vous savez que le pape est passé dernièrement ici. Nous allâmes l'attendre sur la route de Montpellier; en passant, il nous donna sa bénédiction. Les chemins étaient remplis d'une foule de monde inconcevable et un grand nombre s'en retourna sans l'avoir vu. Car outre qu'il allait très vite, il était escorté de toutes les voitures de la ville et on ne savait quelle était celle du pape. Il ne s'arrêta à Nîmes que pour changer de chevaux, ce qui fut fait dans moins de 3 minutes.
Je pense que vous devez avoir reçu mes notes; du moins si vous ne les avez pas reçues, j'espère que vous en serez assez contente. Nous avons composé trois fois en géométrie; j'ai été 3 fois 1er; je ne négligerai rien pour me soutenir dans cette place; mes autres classes vont toujours leur train. Dîtes-moi si vous avez toujours espoir pour la pétition de mon cousin. Il paraît que les affaires vont bien mal. Le bruit court que les ennemis sont aux portes de Paris. On fait voyager les troupes jour et nuit, en charrette pour s'y rendre, ce qui n'est pas de bonne augure. Je ne puis vous donner d'autres détails sur cet article. Le temps finit. C'est le moment d'aller en classe.
Je vous embrasse et suis pour la vie votre respectueux fils. Philippe Tessan Bien d'amitiés à toute la famille. le 30 8bre 1818 Ma chère maman
Nous avons reçu hier au soir la caisse que vous nous avez envoyée pesant deux quintaux. Tout est arrivé à très bon port; vous nous aviez annoncé un ballot de couvertures que nous n'avons reçu; je ne sais si vous l'avez fait partir mais nous n'avons encore reçu que la caisse. Tata [Louise Dortet de Tessan] désirerait que vous lui envoyassiez deux couvertures dont l'une pour Denis et l'autre pour moi et une troisième pour les domestiques. Vous devez avoir vu papa qui vous aura rendu compte des élections. Le gouvernement doit être satisfait mais dîtes-moi quelle mine font nos messieurs; il me semble de les voir (note).
Nous avons fini le tirage que papa avait laissé à moitié fait; il s'est terminé comme il avait commencé c'est-à-dire sans le moindre bruit.
Nous avons dans ce moment-ci beaucoup de travail au bureau et je vous assure que j'y fais ma part.
Dîtes-moi quel numéro on a tiré pour moi et pour Albert. Si nous avons besoin de faire des réclamations, nous avons un certificat pour Albert que nous a envoyé le Commandant de la Marine de Toulon pour prouver qu'il est au service et embarqué. S'il est nécessaire de vous l'envoyer, nous vous l'enverrons.
Il me tarde bien de vous voir arriver; cependant il ne faut rien laisser en arrière. Il faut quand vous viendrez ici pouvoir faire uniquement la dame. Mr de Bérenger me charge de vous faire bien ses amitiés. Il vous prie de lui envoyer par papa, s'il n'est pas parti quand ma lettre arrivera, l'argent que vous avez pour lui. Il est toujours fort gai.
Nous nous portons tous bien. Pour moi, si Mr de St Paul s'enrichissait par le tirage, je m'engraisse. Depuis huit jours, nous avons toujours été en gala. Adieu, ma chère maman. Je vous embrasse de tout mon coeur. Faîtes bien mes amitiés à Mr et Mme Turin, Mr et Mme Viguier et à toute la famille Lapierre. Il me tarde bien de venir leur faire une visite. Encore une fois adieu. P. Tessan
Notes: François Dortet de Tessan, le père de Philippe, est sous-préfet de Lodève. Une partie de la famille demeure avec lui.
Le gouvernement qui sera choisi en décembre 1818 est plus libéral que le précédent. Philippe se réfère peut-être aux ultras dépités par les résultats. Lodève le 7 juin 1820 Ma chère maman Nous sommes enfin sortis de tout le train du conseil de révision. En arrivant, Monsieur le Préfet nous demanda si vous n'étiez pas ici. Il paraissait désirer vous y avoir trouvé. Il n'était pas le seul. Mr Bellugou me disait souvent si votre maman était ici; il sentait qu'il avait besoin de vous; il ne desserra pas les dents quoique la conversation roula souvent sur des articles où ni vous ni lui n'eussiez été embarrassés de répondre mais il n'osait pas et me disait à voix basse: Si votre maman était ici. Mr le Maire de Lodève qui avait été invité à dîner refusa; il vint néanmoins faire la visite au préfet qui l'entretint dans un coin de la salle pendant plus d'une heure. Mr le Préfet lui parla d'accommodements; il ne parût pas d'abort très disposé; cependant au moment du départ, le secrétaire en chef de M. le Préfet me dit que l'affaire était arrangée, que tout dépendrait de papa. Je lui répondis qu'il n'y avait pas grand-chose à faire, que papa ne lui en voulait pas, que M. le maire n'avait qu'à se borner à ses fonctions de Maire et ne point prétendre faire le sous-préfet dans sa mairie; qu'avec cela, ils seraient les meilleurs amis du monde. L'affaire en est là. Mr Bellugou est parti le même jour que le préfet pour St Parquoise. C'est à son retour que nous devons combiner notre projet de départ pour le Vigan. Mr Damian se fait une véritable fête de venir vous y voir. Il m'en parle toutes les fois qu'il me voit. Mr Jourdan arrive de Montpellier. Il nous a porté une lettre de Denis. Il paraît qu'il travaille mieux ce trimestre-ci que le précédent. Les notes qu'on nous envoya tant sur le compte de Denis que sur celui d'Urbain ne sont pas très satisfaisantes. Cependant d'après les places qu'ils ont eues dans leur composition, ils ne vont pas mal. Urbain se dispose à faire sa 1ère communion. Parlons un peu de cette affaire de Nîmes. Depuis que vous êtes partie, je n'en ai plus entendu parler. Il est bien dur pour un amoureux comme moi de rester si longtemps sans entendre parler de l'objet si désiré; un autre en mourrait de chagrin et moi, je me porte on ne peut mieux. Je ne conçois comment je suis fait. Cependant si vous savez quelque chose de nouveau, faîtes m'en part par le retour de papa. Dîtes à l'abbé que depuis qu'il est parti, Azor me persécute chaque jour pour aller me promener et quoique je n'en ai pas envie, j'ai la bêtise d'y aller par rapport à lui. Il lui a mis là un mauvais pli. Vous me direz si vous avez vendu toute la feuille [de mûrier] . Voici quelques jours qu'il fait froid. Je pense que cela doit en avoir facilité la vente. Henriette est toujours amoureuse mais ses parents, hormis sa soeur aînée, ne veulent consentir à rien. Adieu, ma chère maman. Je vous embrasse de tout mon coeur et vous assure qu'il me tarde bien de vous voir. Faîtes bien mes amitiés à l'abbé; dîtes-lui qu'il m'écrive aussi par le retour de papa et qu'il me rende compte de sa conduite au Vigan. P. Tessan Paris samedi 14 décembre 1822 Ma chère maman
Après le plus heureux voyage, nous voici arrivés depuis le 11 au soir à Paris. Il était minuit. Nous descendîmes à l'auberge et le lendemain matin, nous nous empressâmes de nous rendre à l'école polytechnique. On n'avait encore donné qu'une leçon depuis l'ouverture du cours et on paraît regretter qu'Urbain n'y eut pas assisté. C'est une petite affaire. Au moment où nous allions sortir de l'école pour aller chez Mr de St Roman [Alexandre Jacques de Serre de Saint-Roman], nous nous trouvâmes nez à nez: il venait savoir à l'école si nous étions arrivés ou si on avait de nos nouvelles; nous sortîmes donc tous ensemble et il nous emmena chez lui sous la condition qu'Urbain rentrerait avant cinq heures du soir. Nous retournâmes en effet à cinq heures reconduire Urbain qu'il ne m'a plus été possible de voir depuis lors. On les laisse libres le dimanche et le mercredi; je le verrai donc demain et si je puis, je l'emmènerai à St Cyr voir Denis que je n'ai pas encore vu mais dont le brave Auguste [Lapierre] m'a donné des nouvelles toutes fraîches; il paraît qu'il est toujours étourdi.
Je suis ici logé comme un seigneur, ayant l'air de bon accommodement, mais me laissant fort bien donner tous les soins que l'on veut me prodiguer. Vous saurez donc que j'ai un domestique dont je puis disposer toute la journée. Il brosse les habits, les souliers, fait ma chambre et a soin tous les matins et tous les soirs de m'allumer un bon feu lorsque je me lève et me couche, et vous saurez que mon lit touche la cheminée !!!!!...
J'attends papa et de vos nouvelles avec la plus grande impatience. À peine arrivé chez lui, Mr de St Roman me conduisit chez M. de la J.... [Martin de Lajudie, rue de la Perle]; Il était seul, nous y restâmes un petit moment, nous ne dîmes pas grand-chose et nous ressortîmes; mais ce n'est pas tout. C'est aujourd'hui la grande affaire. Mr et Mme de St Roman ont la rage de vouloir me faire faire connaissance avec Mme et Mlle de la J. Je fais le récalcitrant parce que je me souviens que papa n'approuve pas l'entrevue, à peu près dans ce genre, que nous fûmes faire à Sebastiani à St Jean-du-Gard, mais ils me répondent que cela n'engage à rien. J'ai beau leur dire d'attendre l'arrivée de papa, ils ne veulent pas me croire, de sorte qu'à deux heures, nous devons y aller avec Mme de St Roman. Toute la famille, tant jeunes que vieux, met dans cette affaire le plus grand intérêt et toutes les fois qu'ils m'en parlent, ce qui arrive à toutes les heures du jour, je leur parle aussi d'une sous-préfecture. Vous voyez que chacun bat sa marche. Mr de St Roman a bon espoir pour ce dernier article.
Je vous ferai connaître incessamment les résultats de cette journée. Adieu, ma chère maman, portez-vous bien et donnez-moi souvent et souvent de vos nouvelles. Nous avons beaucoup parlé avec les jeunes femmes d'Albert [son frère] et de l'abbé [Charles Dortet de Tessan, son frère]. M. de St Roman est enthousiasmé d'Albert. Il en a la plus haute idée et les jeunes dames sont enchantées du grand nez de l'abbé. Mlle Amicie [de Serre de Saint-Roman] se rappelle encore lorsqu'elle lui trouvait l'air d'un petit amour. Je vous embrasse tous. Je pense que papa est en route; il est urgent qu'il arrive.
Faîtes un million d'amitiés de ma part à la famille Lapierre et Viguier. Dîtes-leur qu'Auguste se porte très bien, que ses manoeuvres sont en bon train quoiqu'il éprouve un peu de retard. Urbain se porte bien. Il a parlé quatre fois depuis son départ de Tessan.
Bien d'amitiés à M. Bellagou. Je n'ai pas encore fait sa commission. Tessan Thursday, June 8, 2006 Paris jeudi 7 février 1823
Ma chère maman Que vous êtes brave de nous donner aussi souvent de vos nouvelles. C'est pour nous le plus grand plaisir que nous offre la Capitale. Nous avons reçu lundi passé les papiers tant désirés et hier nous avons eu votre lettre du 31 janvier. Je pense d'après cette dernière lettre que nous recevrons les publications de l'Église après-demain samedi. Si les publications à la Cour n'eussent pas donné à notre affaire tant de publicité, j'aurais désiré comme je vous le disais dans mes précédentes lettres que les publications à l'Église ne se fissent qu'après avoir passé le contrat; mais puisque la chose est devenue si publique, ce retard n'aurait servi à rien.
Nous n'avons encore rien fait mais il y a apparence que dimanche prochain, le contrat sera passé, s'il ne survient pas de nouvelles difficultés. Hier le notaire a présenté à M. de Lajudie le modèle de contrat à passer. Pour nous, nous ne le verrons que samedi. Le futur beau-père le rumine du matin au soir, malgré son état de maladie qui l'empêche de quitter le lit et le fait beaucoup souffrir. Il annonce lui-même son heure dernière comme prochaine. Il n'est plus possible que nous puissions finir cette affaire avant le Carême. Papa se propose de partir le lendemain ou le sur-lendemain du jour que le contrat sera passé. Vous recevrez incessamment le certificat concernant Denis. On est assez content de lui. Je fus le voir ces jours passés. Le colonel me dit qu'il était porté candidat pour être caporal. On ne lui reproche que de la légèreté.
Papa a été avant-hier chez M. le ministre Corbière (note). On lui a fait envisager son avancement comme bien difficile. Il ne paraît pas qu'il en soit tout-à-fait de même pour moi. Jusqu'à présent, M. de St Roman ne s'en est occupé que très froidement mais si notre mariage a lieu, je suis persuadé qu'il y mettra le plus grand intérêt.
Urbain va toujours on ne peut mieux à son école. Heureusement il ne craint pas le travail et on a soin de leur en tenir. J'espère qu'il fera bien son chemin. M. de St Roman le voit toujours avec plaisir; on ne l'appelle dans la maison que le savant.
Je vais vous parler de ma future. Le portrait que vous en a fait M. de Bonald me paraît un peu flatté. Elle paraît d'un excellent caractère. On dit qu'elle a beaucoup d'esprit. Quant à sa jolie taille et à sa jolie figure, je dirais comme M. Dardel: je ne me connais pas beaucoup en femmes et je la trouverai comme on voudra. Cependant, je puis prendre sur moi de dire qu'elle n'est pas d'une très grande taille, elle est un peu plus grande que vous; elle est autrement timide et comme je le suis aussi, il en résulte que la conversation est toujours courte entr'elle et moi. Une fois que le contrat sera passé, il en sera bien autrement. Je suis on ne peut mieux avec toute la famille. Les frères Charles, Eugène et Jules m'accablent d'amitiés. J'ai aussi bien réussi auprès de la mère et de la fille. Il me tarde d'être à lundi prochain pour pouvoir vous dire quelque chose de positif.
Il y a eu grande soirée avant-hier chez M. de Calvière en l'honneur du mariage de M. le Vicomte Eugène de Roussy et Mlle de St Victor qui ont épousé ce jour-là. La famille St Roman et nous y avons été invités ainsi qu'Auguste Lapierre, avec qui nous avons dîné le même jour chez M. de St Roman. Je crois que le bruit du mariage d'Auguste est faux. Je le vois tous les jours; il ne m'a parlé et je ne me suis aperçu de rien; c'est toujours un bien bon enfant; j'espère qu'il réussira dans ses demandes, tant pour lui que pour Félix. Les affaires ne vont jamais aussi vite qu'on voudrait mais il a la parole du Ministre et je crois que son cousin Lacroix emportera, en se rendant à Toulouse, le brevet de capitaine pour Félix. ll a été une ou deux fois au moment de le tenir mais il est toujours survenu quelqu'anicroche.
Papa et moi avons été bien contents des détails que vous nous donnez sur Albert. C'est un bien brave garçon. Papa est très incertain s'il doit demander au Ministre de la Marine un voyage aux grandes Indes pour Albert; il est d'avis, et je le suis aussi, de voir éclaircir un peu tout ceci. Peut-être aurons-nous besoin de l'avoir près.
Il n'y a aucune des dames de St Roman qui soit enceinte; ainsi il n'y a pas apparence qu'elles accouchent de sitôt: elles ont chacune un enfant. Mme de Maupas (Stéphanie) a aussi un enfant femelle. La dernière fois que je l'ai vue, elle m'a chargé de la rappeler à votre souvenir.
Adieu, ma chère maman. Je finis en vous embrassant de tout mon coeur. Faîtes, je vous prie, bien mes amitiés à tata, l'abbé, Mr Belligou, à la famille Viguier, à Lapierre: il me tarde de pouvoir venir les leur faire moi-même mais cela ne paraît pas très prochain: on tient beaucoup à ce que je passe le Carême à Paris. Mlle Julie voudrait faire ses Pâques ici avant de partir. Nous en parlerons et je plaiderai ma cause por le départ lorsque le contrat sera passé. P. de Tessan
Notes: Il est question ici d’un poste de préfet pour François (poste qu’il n’obtiendra en effet pas) et d’un poste de maire pour Philippe qu’il obtiendra.
Jacques-Joseph-Guillaume-Pierre, comte de Corbière (1767-1853), avocat, membre du Conseil des Cinq-Cents en 1797, ne rentra dans la carrière politique qu'en 1815. Il fut ministre du 14 décembre 1821 au 4 janvier 1828; il tint les portefeuilles de l'Intérieur et de l'Instruction Publique. Il donna en sa démission en 1830 pour vivre dans la retraite. ... Comme sa trajectoire est parallèle à celle de Villèle, on les appelait par plaisanterie les “deux magots” de la cheminée ministérielle. Vous voyez que je suis à la veille d'être f... Je pense que vous devez avoir reçu une de nos lettres accompagnée d'une note d'Auguste. Il est enchanté que nous ayons terminé cette affaire qu'il regarde, d'après les conditions du contrat, comme des plus avantageuses pour nous: je le présentai ces jours derniers à ma future et à sa famille. Il se conduisit en bon Viganais et bon ami. Il fit mon éloge et vanta beaucoup le Vigan. Tout le monde est ici dans la joie dans ce moment. On est fort occupé pour me faire confesser. Toutes ces dames me portent tant d'intérêt qu'elles vont jusqu'à me faire mon examen de conscience et quoique je ne sois pas encore bien avancé pour cette affaire-là... le peu de temps qu nous avons d'ici à mercredi le... cependant pas la partie la plus arriérée; il me ... que je ne suis pas encore bien amoureux quoiqu'on ... faire l'amour j'y éprouve un besoin de dormir qui me fait bailler et me rappelle le couplet de la chanson que l'abbé nous chantait intitulée: Comment faire hélas... Il faut espérer que les choses changeront par l'efficacité du sacrement...
Je vous prie de ne pas montrer ma lettre à Mme Viguier parce que je suis sûr qu'elle se représenterait ma position actuelle à peu près semblable à celle que je lui ai dépeinte dans le temps, par suite de certaine opération que vous me fîtes faire, et dont elle riait un peu trop tandis qu'elle était de nature à faire pitié.
Vous recevrez en même temps que la présente une lettre de Mme de Lajudie. Je crois même qu'il y en a une de Mlle. Vous verrez facilement la réponse que vous aurez à faire. Cette famille me comble d'amitié; leur manière de vivre ressemble beaucoup à la nôtre et la plus grande intimité règne entr'eux, comme chez nous. N'oubliez pas d'y mettre quelque chose d'amical pour le père de Lajudie qui, quoique près de ses intérêts, est un parfait honnête homme.
Auguste s'attendait hier à midi d'avoir la certitude que Félix était nommé capitaine. Je fus à deux heures chez lui. Je ne l'y trouvais pas, mais une femme de chambre de sa cousine me dit que quoiqu'assuré de la nomination de son frère, il ne devait en avoir la pleine certitude que mardi prochain. Le général est décidé à prendre Félix pour son aide de camp. Auguste regarde aussi son affaire personnelle comme à peu près certaine. Il n'aura pas perdu son voyage, ce qui me fait bien du plaisir.
Faîtes je vous prie bien mes amitiés à tata, l'abbé, M. Bellugou et à la famille Lapierre et Viguier. Nous vous écrirons jeudi prochain. Tenez un peu Félicité au courant des affaires ainsi qu'Albert. Je vous embrasse. Paris 7 mars 1823 Mon cher papa Je pense que vous êtes arrivé au Vigan depuis deux ou trois jours et il me tarde bien de savoir comment vous avez fait votre voyage. J'ai reçu ces jours derniers une lettre de maman. Elle me parle de M. Capelle* et elle s'imagine qu'en qualité de parent, nous sommes bras dessus, bras dessous. Vous savez ce qui en est. J'y ai été hier avec M. de St Roman qui lui parlât de votre demande. M. Capelle a répondu qu'il était toujours disposé à faire ce qui dépendrait de lui mais que les occasions étaient rares et qu'il fallait de la patience. Je me propose d'aller chez lui les jours d'assemblée. Je ne ferai aucune demande pour moi avant de connaître les résultats de la vôtre. Je crois que vous ne feriez pas mal d'écrire dans quelques jours soit à M. de Villèle, soit à M. Capelle, quoique je pense que ce dernier ne peut pas grand-chose pour des places telles que celles que vous demandez. Elle est trop importante pour qu'on laisse à un secrétaire général le soin de proposer des candidats.
Nous avons rendu avec Julie une grande partie de nos visites. Sidonie [Suzanne de Serre de Saint Roman, épouse de Reilhac] nous a accompagnés avec sa voiture; nous les terminerons au 1er jour.
Il y a eu ces jours derniers un peu de tapage à Paris au sujet de l'exclusion de M. Manuel [note]. Vous en aurez sans doute vu les détails dans les journaux. Tout est fort tranquille à présent. M. de St Roman a beaucoup crié contre la censure prise par la Chambre. On continue à crier beaucoup contre la guerre. Cependant la loi pour les 100 millions [d’indemnité pour les propriétaires et émigrés spoliés lors de la Révolution] a passé. Nous voyons régulièrement Urbain les mercredis et diamanches. Nous avons fait le projet d'aller voir Denis à St Cyr le 1er dimanche de beau temps.
Nous sommes toujours bien avec Julie. Elle paraît tous les jours plus contente de son nouvel état. M. de Lajudie baisse chaque jour; sa tête varie presque continuellement. Il est dans un bien triste état et souffre beaucoup. Toute la famille St Roman se porte bien. Stéphanie [de Maupas] ne va pas aussi bien quoiqu'elle aille un peu mieux aujourd'hui. Elle est enceinte et son mari est prêt à partir. Mme de Lajudie a paru fort contente de la lettre de maman. Julie me charge de vous faire bien ses amitiés. La Maréchale Jourdan est venue nous rendre visite mais nous n'avons pas vu son mari, ni chez lui, ni chez nous. Maman présume que c'est un vieillard impotent mais c'est un homme de 50 ans, fort et vigoureux.
Maman me charge de parler à M. de St Roman de Carier. Je sais que vous lui en avez parlé dans le temps. Je pense qu'il est inutile de lui rappeler cette affaire.
Bonjour, mon cher papa, écrivez-moi, je vous prie; c'est la plus grande jouissance que je puisse goûter à Paris. Mes amitiés à toute la maison. Rappelez-moi au souvenir de la famille Viguier et Lapierre. J'ai demandé à plusieurs reprises les résultats du testament de l'abbé Raffin. Je n'ai encore rien su sur ce sujet.
Ph. de Tessan
Fortuné Ducloux continue à m'accabler de lettres et à me demander de l'argent. D'après ce qu'il me dit, il est dans un état de dénuement parfait. Je lui ai encore envoyé dix francs pour payer son lit qu'on voulait lui ôter, faute de paiement. Je suis bien étonné que son frère le laisse dans cet état. Peut-être feriez-vous bien de lui en dire un mot.
Si je puis être de quelqu'utilité à Auguste, veuillez bien lui dire de disposer de moi.
Note: Chateaubriand se présente comme l'instigateur de la guerre d'Espagne car il la voyait comme un moyen à la fois de rétablir une dysnatie monarchique légitime et de restaurer la grandeur de la France après son humiliation napoléonienne. Il écrit:
La guerre d'Espagne pouvait sauver la légitimité; elle lui mit à la main le pain de la victoire: la Légitimité a abusé de la vie que je lui avais rendue. Il m'avait semblé utile à son salut, d'une part de la fixer dans la liberté, de l'autre de la pousser vers la gloire: elle en a jugé autrement.
Le 26 février, la discussion fut continuée. M. Manuel me crut prendre en faute dans ma citation, à propos du cas d'intervention que l'Angleterre jugea légal en 1793; il se trompa: c'était moi qui avais raison. Malheureusement il arriva à des comparaisons et à des souvenirs mal interprétés, qui soulevèrent la majorité de la Chambre. (Manuel, par deux fois, déclara que l'intervention étrangère en France avait été la cause du jugement et de la condamnation de Louis XVI; et il parut ainsi faire l'apologie du régicide.)
Le 28 février, M. de La Bourdonnaye développa la proposition qu'il avait déjà communiquée dans les bureaux; il demanda l'expulsion d'un député, lequel, selon lui, avait fait publiquement l'apologie du régicide. M. Manuel, désirant se justifier, rappela cette phrase de moi: “Comme Oedipe, Louis XVI a disparu au milieu d'une tempête.” Dans la séance du 3 mars, la Chambre déclara qu'elle exluait de son sein M. Manuel pendant la durée de la session entière... C'était trop de violence pour peu de chose. M. Manuel de plus à la tribune ne m'aurait pas gêné davantage que la liberté de la presse. Il fut heureux dans son malheur; son silence mit à l'abri son talent: il en est resulté pour la mémoire de l'orateur une de ces immortalités qui s'élèvent à quelques pas des tombeaux.
Note de l'éditeur: Manuel étant revenu le lendemain siéger à la Chambre et ayant refusé d'en sortir, le président ordonna au sergent de la Garde Nationale qui faisait le service d'honneur et de garde, de l'expulser par la force. Sur le refus de celui-ci, on dut requérir un détachement de gendarmerie commandé par le colonel de Foucault, qui mit la main à l'épaule de Manuel; alors seulement le député consentit à quitter la salle. Soixante députés de la gauche, le suivant aussitôt, cessèrent de siéger. Paris 1er avril 1823
Mon cher papa J'ai reçu par Édouard [Lapierre] votre lettre du 16 mars ainsi qu'une lettre de maman et plusieurs lettres de M. Viguier. Avant l'arrivée d'Édouard, j'en avais reçu une de maman du 23 dans laquelle elle m'annonçait la mort du pauvre M. Dardel. Cette nouvelle me fait beaucoup de peine. Dans cette lettre, maman m'annonçait que je recevrais par Édouard une lettre pour ma femme, une autre pour M. Turin, une pour Denis et une pour Urbain. Édouard ne m'en a remis aucune de ces quatre lettres et m'assure que maman ne les lui avait pas remises; elle les aura sans doute oubliées.
Nous nous disposons à notre départ; nous emballons aujourd'hui nos effets pour les mettre au roulage demain; nous sommes toujours dans l'intention de partir le 10; selon toutes les apparences, nous partirons par les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Il en coûte 55 fr par place. Ce que vous me dîtes du calorifère m'a déterminé à ne pas les prendre. J'ai été aux malle-postes; on passe plus de poids aux voyageurs qu'aux diligences; ils se chargent de 50 livres par place tandis qu’à la diligence, ils ne passent que 30 livres mais aussi les places aux malle-poste coûtent 92 fr. La diligence met six heures de plus et j'ai trouvé la différence de prix trop grande pour ne pas préférer la diligence. Le père Lajudie ne cesse de me recommander la plus grande économie.
J'ai fait part à M. de St Roman de ce que vous me dîtes au sujet de votre affaire; il approuve très fort que vous écriviez à M. de Villèle; il se chargera si vous le jugez à propos, de lui porter lui-même votre lettre car il l'appuiera de son mieux. Il m'a assuré qu'il profiterait de toutes les occasions qu'il aura de voir ces messieurs pour leur parler en votre faveur. J'ai fait part à M. de St Roman des tracasseries qu'on vous fait éprouver au sujet de M Bellagou [note] et dont maman m'a parlé. M. de St Roman m'a dit confidentiellement qu'il ne doutait pas que cela ne partît de M. D'Alzon [note] qui lui en avait déjà parlé, que quant à vous, M. D'Alzon lui en avait dit beaucoup de bien; je lui ai dit sur le compte de M. Bellagou ce que vous en pensiez et s'il en trouve l'occasion, il en parlera à M. Capelle ou aux ministres.
J'ai dit à maman dans une de mes précédentes lettres ce que j'avais fait pour M. Viguier. M. de Montfort s'était chargé de faire apostiller [note] sa pétition par les députés du Gard, il s'est lassé d'aller chez ces Messieurs sans pouvoir les trouver chez eux et m'a renvoyé la pétition telle que je la lui avais remise. Je vais me mettre en course pour voir si je serai plus heureux et si d'ici à mon départ, je n'ai pas le temps de recueillir toutes les apostilles, je la laisserai à Édouard qui s'en occupera.
Quant à notre itinéraire exact que maman me demande, je ne puis lui dire rien de positif parce que si ma femme est fatiguée du voyage, je ne sais le temps que nous séjournerons à Lyon ou à Nîmes, je vous écrirai encore une fois avant notre départ.
M. de St Roman m'a proposé de me présenter à M. de Villèle. J'ai accepté son offre et j'engagerai M. de Villèle à vous recommander d'une manière pressante à M. de Corbière [pour] votre avancement que je regarde comme bien plus avantageux pour moi et pour tous que ma nomination [à une] sous-préfecture. M. de St Roman a paru très sensible à tout ce que vous lui dîtes tant pour lui que pour toute sa famille.
Julie se porte bien et vous embrasse ainsi que moi un million de fois. J'embrasse aussi maman et l'abbé; je désirerais bien trouver encore l'abbé au Vigan lorsque nous y arriverons. Faîtes bien mes amitiés, je vous prie, à tata et à M. Bellagou. Denis et Urbain se portent bien. Urbain a fait ses Pâques dimanche passé. Je lui en ai témoigné toute ma satisfaction et celle de toute la famille. Tessan
Notes: Joseph Bellugou fut le secrétaire de François Dortet de Tessan lorsqu’il fut sous-préfet à Lodève; il fut aussi précepteur de ses enfants. Les critiques viennent probablement de ce que c’était un prêtre qui avait prêté le serment constitutionnel sous la Révolution. La famille d’Alzon était légitimiste ‘ultra’. Il s’agit peut-être ici du Vicomte d’Alzon, père d’Emmanuel. Apostille: Mot de recommandation ajouté à une lettre, à une pétition Paris dimanche jour des Rameaux
C'est par M. Joseph de Bez que je me proposais de vous écrire mais j'ai pensé qu'il était plus prudent de mettre à la poste.
Ma chère maman Nous approchons de Pâques, c'est-à-dire du terme de mon exil. Je pourrai bientôt vous embrasser et vous présenter ma petite femme, dont je crois vous serez contente; papa doit vous en avoir fait le portrait. Elle m'aime beaucoup, du moins elle ne cesse de me le dire nuit et jour et moi, je lui prouve que je l'aime aussi; elle n'est plus effrayée du voyage et elle est disposée à me suivre partout où j'irai. Je pense que ce sera vers le milieu du mois prochain que nous nous mettrons en route pour le Vigan. Nous avons fait le projet d'aller à Pithiviers voir tous nos parents [la famille de la mère de Julie, Jeanne Sophie Mercier d’Aubeville, épouse de Barville]. Le père Lajudie ne paraît pas nous approuver; il n'aime pas Pithiviers et il est un peu en froideur avec les parents de sa femme, à cause de quelques discussions d'intérêt qu'il eût à décider avec eux il y a environ 20 ans; néanmoins je tiendrais assez à ce voyage pour faire connaissance avec les cousins de Julie et voir s'il n'y aurait rien à faire pour Albert. Je n'ai parlé encore de rien à Julie.
Le père Lajudie se porte un peu mieux depuis quelques jours mais il garde toujours le lit. Dîtes, je vous prie, à papa que jamais cadeau n'a été mieux reçu que sa caisse de nougât qui est arrivée ici deux ou trois jours plus tard que ce qu'il coûtait mais à très bon port à part les 8 francs qu'il m'a coûté. Toute la famille St Roman me charge de lui en témoigner tous ses remerciements. Hier je n'ai pas pu aller chez Capelle [note] à cause du mauvais temps mais j'y fus samedi dernier; la grande affluence de monde que je vis chez lui ne me permit pas de lui parler; à peine me fût-il permis de le saluer; je fis un moment de conversation avec Mme Capelle qui me dit se ressouvenir de m'avoir vu à Tessan bien petit. Elle paraît être une bonne personne mais elle est sourde comme une vieille bécasse; j'y retournerai samedi prochain et tous les samedis jusqu'à mon départ.
Tous ces jours derniers, j'ai trotté pour M. Viguier. Dîtes-lui que j'ai vu M. D'Auberteuil (?). Il m'a dit qu'il s'était beaucoup occupé de son affaire. Elle fut au moment d'être jugée mardi dernier mais le ministre demande de plus amples renseignements et la renvoya à huitaine. M. Dauberteuil n'a donc rien pu me dire de positif sur le succès qu'elle peut avoir mais il paraît y mettre le plus grand intérêt pour qu'elle réussisse comme M. Viguier l'entend. Il a été chargé d'instruire cette affaire et il l'a fait dans ce seul but. Il paraît tenir beaucoup, non seulement par l'intérêt qu'il porte à M. Viguier, mais encore pour sa propre satisfaction, à ce que son rapport ait son plein effet, mais il me parût qu'il espérait réussir.
J'ai fait la commission de Récolin; le coutelier auquel il m'avait adressé me promit d'expédier à Recolin ce qu'il demandait. Je pense qu'il ne tardera pas à recevoir les instruments.
J'ai remis à Mr de Montfort la pétition de M. Viguier. Il s'est chargé de la faire apostiller par nos députés. Mr de St Roman m'a promis qu'il l'apostillerait; après quoi, j'Irai la porter à l'université en suivant la marche qu'il m'a tracée.
J'oubliais de vous dire que M. Dauberteuil a reçu les pièces que le trésor avait demandées relativement à l'affaire de M. Viguier.
J'ai passé aussi chez le marchand d'estampes au Palais-Royal. Je l'ai prévenu de la commission que j'aurai à remplir pour M. Viguier lorsqu'il m'aura remis les fonds nécessaires. Je n'ai pas encore fait la commission auprès de M. Dusouchet. Je la ferai un de ces jours.
Denis et Urbain se portent très bien. Il paraît qu'on est assez content de Denis. Urbain fait toujours merveille et Mr de St Roman en est toujours enchanté.
Je tâcherai ces jours-ci d'engager M. de St Roman à rappeler aux Ministres l'affaire de papa. Je vous prie de remercier papa de la lettre pleine d'amitié qu'il a bien voulu m'écrire. Je vous prie encore de vouloir bien me dédommager de l'éloignement où je me trouve de vous tous en m'écrivant souvent. Donnez-moi des nouvelles d'Albert si vous en avez. J'écrirai la prochaine fois à l'abbé. Édouard n'est pas encore arrivé. Faîtes bien mes amitiés à toute sa famille et à la famille Viguier. Ne n'oubliez pas auprès de tata et de M. Bellugou. Je vous embrasse tous de bien bon coeur. Tessan fils
Note: Capelle: secrétaire général du ministre de l'Intérieur Corbière, spécialisé dans les élections, utilisant parfois des méthodes proches de l'intimidation |