L'affaire Guillaume Darles de Chamberlain, par Christian Nadal
Le 24 décembre 1767, au terme d’une longue procédure criminelle engagée par ordre du roi depuis le 28 juillet 1760 (arrêt du conseil du roi du 28 juillet 1760 ), le piscénois Guillaume Darles de Chamberlain, ancien lieutenant-colonel d’infanterie, ancien ingénieur en chef des villes et citadelle de Montpellier, ancien chevalier de Saint-Louis, était condamné par contumace, à la fois à une amende de 6000 livres et à être pendu haut et court (sentence de la condamnation).
Aussi bien cette condamnation entérinait-elle une sanction disciplinaire prise à son égard dès le 29 février 1760 et par laquelle ce personnage avait été cassé puis chassé du corps des fortifications dans lequel il servait depuis plus de vingt cinq ans (bibliothèque de l’inspection du génie).
Guillaume Darles de Chamberlain n’a guère plus de quarante cinq ans lorsque débute l’affaire, puisqu’il est né à Pézenas le 10 décembre 1714, d’Antoine Darles de Chamberlain et de Claire de Mongenel. Ses parrain et marraine furent son grand-père Guillaume Darles et sa tante maternelle, épouse de Jean, Étienne de Reyné. Il ne descend pas comme il voudrait le faire croire de la noble famille provençale des barons d’Arlatan (il prend le titre de baron d’Arlatan dans toutes ses lettres écrites en exil), mais il n’en est pas moins de bonne et vieille bourgeoisie languedocienne.
Sa famille paternelle est en grande partie originaire de Montpellier où elle est connue depuis fort longtemps : arrières grand-oncles gouverneur de Maguelone ou professeurs en la faculté de médecine, grand-père garde des archives de la province de Languedoc, père ingénieur en chef de Carcassonne après avoir été quelque temps receveur des tailles du diocèse de Lodève.
Au total une bourgeoisie active.
La carrière de Guillaume n’a guère souffert de difficultés, au moins au départ. Ingénieur ordinaire à vingt ans, lieutenant réformé à vingt cinq, capitaine en 1741, il a longtemps servi dans les trois évêchés. Après de brillantes campagnes dans les Pays-Bas de 1744 à 1747, au cours desquelles il a été blessé, il reçoit la croix de Saint- Louis, puis réussit à se faire muter en Languedoc à la paix d’Aix-la-Chapelle en 1748. Il y devient rapidement ingénieur en chef. Promu lieutenant-colonel d’infanterie en 1758, il est alors affecté à la chefferie de Montpellier.
On est en pleine guerre de sept ans. Il est chargé d’établir, sur la portion de la côte du golfe du Lion relevant de la circonscription, un certain nombre de bastides défensives en prévision de possibles descentes anglaises. Il surveille surtout la construction de plusieurs sections du canal des étangs qui, de Sète doit arriver à Beaucaire sur le Rhône.
Cet ouvrage depuis longtemps prévu, mais jusqu’alors différé, est aussi important pour l’intérêt général du royaume que pour celui de la province : transport des sels de Péccais, liaison languedocienne avec la Provence et au de-là, jonction du canal des deux mers avec la batellerie rhodanienne.
C’est donc à une responsabilité des plus importantes qu’accède Guillaume Darles de Chamberlain. Intelligent et actif, l’homme a sûrement de brillantes qualités professionnelles. Bon combattant, il dessine aussi avec élégance et précision (plan d’Aigues-Mortes établi par lui-même le 20 septembre 1753).
Il étudie vite et bien les dossiers qui lui sont confiés.
Mais son ambition et son goût de l’intrigue risquent, à bon droit, d’inquiéter ses supérieurs hiérarchiques. Son rêve : devenir le plus rapidement possible directeur des fortifications du Languedoc, bien que la place soit occupée, Dieu seul sait pour combien de temps, puisque que les ingénieurs pouvaient rester à leur poste jusqu’à leur mort, aucune mise à la retraite n’étant prévue. Le 12 octobre 1759, Darles écrit à Monsieur de Joubert, syndic des états, la lettre suivante :
« Vous pouvez assurer, Monsieur, Monseigneur l’archevêque et Nosseigneurs des états que si toutes les affaires de la Province qui passent par les mains des officiers du génie, passaient par les miennes en qualité de directeur, je ferais l’impossible pour leur prouver mon économie et l’intérêt que je prends à son bien. Je le dois comme patriote y ayant ma part. »
post-scriptum : « n’en parlez pas à Monsieur Mareschal [le directeur en titre]. Il est jaloux de moi »
En outre Guillaume Darles de Chamberlain est un homme de plaisirs. Passe encore qu’il ait été obligé de se marier en catastrophe en mai 1740 avec la fille d’un avocat au parlement de Metz, qui n’avait aucun bien. Ce n’est que péché de jeunesse vite pardonné. Il est plus grave d’abandonner femme et enfants cinq ans plus tard. Il va de succès féminins en succès féminins, ce qui flatte sa vanité. Ses parents lui tiennent rigueur de son comportement, et son père, sans le déshériter totalement, ne lui donne point la libre disposition de ses biens (source: testament d’Antoine Darles, en date du 6 novembre 1748). Or Guillaume dépense beaucoup, il le reconnaît, tout en mettant ses dettes sur le compte de difficultés agricoles consécutives à de mauvaises récoltes. En tout cas, la liste de ses créanciers est éloquente (voir: arrêt du 8 juin 1768).
Il vit le plus souvent sur sa terre de Caux et en son hôtel de Pézenas situé sur le quai, la grande artère de la ville. Il vit peu à Montpellier, son lieu de résidence professionnelle, et il est amené à faire de nombreux déplacements qui grèvent son budget. Il a dans sa maison un essaim de domestiques de toute espèce, nombre de voitures et une livrée brillante. Aussi est-il souvent, sinon toujours, à court d’argent.
De là à passer une police de société avec les entrepreneurs des ouvrages, qu’il dirige, à l’effet de partager le profit, il n’y a qu’un pas et ce pas est vite franchi. Or, s’il est un impératif catégorique dans le corps des fortifications, c’est bien celui qui concerne l’honnêteté de ses membres en matière de travaux.
En ce qui concerne Guillaume Darles de Chamberlain, l’affaire éclate par suite de son agitation brouillonne et, somme toute, fort maladroite. En décembre 1759, il a de longues conférences avec les entrepreneurs et les monte contre le directeur des fortifications, Jacques Philippe Mareschal, et l’intendant de la généralité. Il leur prouve que les travaux dont ils ont pris l’adjudication leur coûteront beaucoup plus que ce qui avait été entendu au départ et qu’ils doivent s’appuyer sur lui. Il conseille à l’un d’eux, Jésoui de Montpellier, de supprimer les échantillons, matrices des pierres, d’en substituer de nouveaux d’un poids plus léger et lui trace la manière dont il doit se conduire pour faire réussir cette manœuvre et pour parvenir à obtenir une indemnité à la suite de sa manœuvre (source: pièce jointe au dossier du procès).
Il fait tant et si bien qu’il se perd dans ses combinaisons. Au début de 1760, se rendant compte de ce qu’il a malencontreusement mélangé ses dossiers, il écrit à son directeur, pour lui demander de lui renvoyer les toisés qu’il vient de lui faire tenir, soi-disant de simples brouillons qu’il avait omis de remettre au net (lettre de décembre 1759). Le directeur ainsi alerté, l’est aussi par un entrepreneur qui a pris peur et qui est venu tout lui avouer.
L’intendant du Languedoc, Jean-Emmanuel de Guignard de Saint Priest, est à son tour prévenu. Darles, se sentant dévoilé, s’enfuit précipitamment à Bruxelles où il reste jusqu’en 1765, puis il passe en Prusse à Postdam. Il reconnaît ses malversations qu’il qualifie pour sa part « d’erreur considérable que j’ai faite aux toisés du canal des étangs (lettre du 13 janvier 1760 adressée à Monsieur de Montferrier, syndic des états).
L’affaire est simple et claire et pourrait être classée rapidement : les scellés sont apposés sur les biens de Guillaume Darles, ses papiers sont saisis pour retrouver tous les papiers concernant le service du roi. Le coupable est cassé et rejeté du corps des ingénieurs.
Dans le même temps, le Maréchal-Duc de Belle-Isle, alors secrétaire d’État à la Guerre, obtient du roi un arrêt en conseil nommant deux commissaires militaires aux fins d’expertises et de jugements (arrêt du Conseil du Roi du 28 juillet 1760).
Cependant la procédure traîne et va traîner pendant plusieurs années : l’un des commissaires nommés se récuse pour raison de santé. Son remplaçant, Louis Philippe de Haultemps des Bordes de la Maulnerie, ingénieur en chef à Perpignan, n’est nommé qu’en 1762. Sur tous les états de Languedoc qui financent en partie le canal et certains ouvrages de défense sur lesquels le débat est engagé, obtiennent qu’un rapporteur civil soit associé aux deux commissaires militaires : Louis Coulomb, avocat à la cour des Comptes de Montpellier. Le procureur Campan est aussi un languedocien, et lui aussi du milieu de la cour des Comptes.
À partir de ce moment-là, on a vraiment l’impression qu’il y a une volonté de ralentissement systématique. L’affaire se corse à partir de 1763 par suite de la contre-attaque de Guillaume Darles de Chamberlain. Des Pays-Bas autrichiens où il s’est réfugié, il cherche à se justifier. Dans une série de libelles diffamatoires, il accuse Mareschal, directeur des Fortifications et Ouvrages publics du Languedoc, de négligence, de complicité. Il prétend n’en être que sa pauvre victime. Bien qu’aucun fait nouveau ne soit apparu dans l’instruction du dossier, il fait tant et si bien qu’il jette le discrédit sur Jacques Philippe Mareschal, qui doit lui répondre et qui sera même quelques mois suspendu de ses fonctions : sitôt la sentence enfin prononcée contre l’indéfendable Darles, le procureur du Roi Campan conduit, de janvier à mai 1768, une enquête contre le directeur des fortifications qu’il n’épargne guère.
Pourtant un non-lieu intervient et Mareschal est blanchi, soutenu par le secrétaire d’état à la guerre Monsieur de Choiseul; il peut reprendre ses activités et son poste, tandis que Guillaume Darles de Chamberlain s’engage au service de Frédéric II de Prusse (lettre de Guillaume Darles, de Postdam du 23 juin 1765 signée: Baron d’Arlatan )
Reste à savoir quels sont les dessous de l’affaire, en particulier pourquoi les commissaires civils se sont acharnés sur le directeur des Fortifications autant que sur le coupable.
Pour mieux comprendre, il est nécessaire de se rappeler que les ingénieurs des fortifications furent longtemps chargés des ports et canaux des provinces frontières dans lesquelles ils se trouvaient, et qu’en Languedoc, où pourtant, les états avaient organisé leur propre service des Ponts et Chaussées, la coutume s’était prise, par soucis d’économie, de nommer le directeur des Fortifications, directeur des Travaux publics de la Province. En clair: de donner à un militaire, homme du Roi, la direction des travaux civils du Languedoc. Les inconvénients ne s’étaient d’ailleurs pas fait sentir immédiatement. Mais les choses se gâtèrent avec la nomination en janvier 1740 en Languedoc de Jacques-Philippe Mareschal.
À cela plusieurs raisons, particulières et d’ordre général : d’abord le personnage lui-même ; né à Paris le 29 novembre 1689, Jacques Philippe Mareschal est en réalité originaire des confins orientaux du plateau de Langres. À l’exclusion d’une année passée à Besançon, toute sa carrière s’est déroulée en Alsace : il ne peut être que dérouté par le caractère méridional.
Chargé d’une très nombreuse famille, sans grande fortune personnelle, remarquable architecte, il recherche comme il en a le droit, des commandes civiles. Dans le cas de la fontaine de Nîmes, comme dans celui du théâtre de Montpellier, il se voit préféré aux architectes du cru qui en conçoivent du dépit et lui en témoignent de l’humeur. Surtout, nous l’avons déjà noté il est l’homme du Roi et de l’intendant. Il a d’ailleurs été envoyé en Languedoc sur la volonté expresse du marquis d’Asfeld et du roi « eu égard à des circonstances intéressantes et assez délicates » : il doit à la fois trancher de certains aménagements à faire au canal des deux mers, mais surtout enquêter sur un possible assèchement des marais du bas Languedoc.
Par ses conclusions favorables à l’opération, il a le malheur de se faire des ennemis, car plusieurs personnes de marque et des états mêmes s’opposent à ce dessèchement qui touche à de gros intérêts en place, en particulier au sort des grandes pêcheries du littoral, souvent aux mains de nosseigneurs des états ou de tels conseillers de la cour des Comptes, et à celui des marais salants de la petite Camargue (région d’Aigues-Mortes et le Grau-du-Roi ) aux mains des mêmes personnages. Lors de la tenue des États à Montpellier en janvier 1744, Mareschal se heurte à la mauvaise volonté des syndics qui ont joué un fort vilain rôle. Il a fallu toute l’autorité de Monseigneur le duc de Richelieu pour mette fin à l’aventure.
Désormais la lutte est permanente. La tension croît au cours des années qui suivent. Les gens de la province sont menés par Monsieur de Montferrier. Jacques Mareschal, soutenu par les intendants successifs, Maurice de Bernage, Jean le Nain d’Asfeld, Jean Emmanuel de Guignard de Saint Priest, maintient ses idées et marque d’abord des points. Aussi s’efforce-t-on à chaque instant de le prendre en défaut, de démontrer son incapacité, sa sénilité avancée, son manque de compétence ou d’honnêteté.
À partir de 1757, Nosseigneurs des États, peu favorables à Monsieur Mareschal et même à l’intendant, du pouvoir duquel ils sont jaloux, jouent la carte du jeune et brillant Guillaume Darles de Camberlain, de surcroît enfant du pays. Mais cette carte est perdante. D’où la haine accrue contre Mareschal et la procédure infâmante qu’ils obtiennent contre lui en 1768.
Le procureur du Roi, Campan, de souche languedocienne, se déchaîne alors contre l’accusé mais ce dernier sauve pourtant la situation grâce à l’intervention de Versailles.
En définitive faut-il considérer l’affaire Darles de Chamberlain moins comme un procès de prévarication que comme un épisode, parmi bien d’autres, de la lutte entre pouvoir royal et pouvoir provincial.
Rédigé par Ch.Nadal
Sources :
Henri Michel
Archives de Pézenas
Archives de Montpellier
Archives départementales de l’Hérault
Anne Blanchard
Aussi bien cette condamnation entérinait-elle une sanction disciplinaire prise à son égard dès le 29 février 1760 et par laquelle ce personnage avait été cassé puis chassé du corps des fortifications dans lequel il servait depuis plus de vingt cinq ans (bibliothèque de l’inspection du génie).
Guillaume Darles de Chamberlain n’a guère plus de quarante cinq ans lorsque débute l’affaire, puisqu’il est né à Pézenas le 10 décembre 1714, d’Antoine Darles de Chamberlain et de Claire de Mongenel. Ses parrain et marraine furent son grand-père Guillaume Darles et sa tante maternelle, épouse de Jean, Étienne de Reyné. Il ne descend pas comme il voudrait le faire croire de la noble famille provençale des barons d’Arlatan (il prend le titre de baron d’Arlatan dans toutes ses lettres écrites en exil), mais il n’en est pas moins de bonne et vieille bourgeoisie languedocienne.
Sa famille paternelle est en grande partie originaire de Montpellier où elle est connue depuis fort longtemps : arrières grand-oncles gouverneur de Maguelone ou professeurs en la faculté de médecine, grand-père garde des archives de la province de Languedoc, père ingénieur en chef de Carcassonne après avoir été quelque temps receveur des tailles du diocèse de Lodève.
Au total une bourgeoisie active.
La carrière de Guillaume n’a guère souffert de difficultés, au moins au départ. Ingénieur ordinaire à vingt ans, lieutenant réformé à vingt cinq, capitaine en 1741, il a longtemps servi dans les trois évêchés. Après de brillantes campagnes dans les Pays-Bas de 1744 à 1747, au cours desquelles il a été blessé, il reçoit la croix de Saint- Louis, puis réussit à se faire muter en Languedoc à la paix d’Aix-la-Chapelle en 1748. Il y devient rapidement ingénieur en chef. Promu lieutenant-colonel d’infanterie en 1758, il est alors affecté à la chefferie de Montpellier.
On est en pleine guerre de sept ans. Il est chargé d’établir, sur la portion de la côte du golfe du Lion relevant de la circonscription, un certain nombre de bastides défensives en prévision de possibles descentes anglaises. Il surveille surtout la construction de plusieurs sections du canal des étangs qui, de Sète doit arriver à Beaucaire sur le Rhône.
Cet ouvrage depuis longtemps prévu, mais jusqu’alors différé, est aussi important pour l’intérêt général du royaume que pour celui de la province : transport des sels de Péccais, liaison languedocienne avec la Provence et au de-là, jonction du canal des deux mers avec la batellerie rhodanienne.
C’est donc à une responsabilité des plus importantes qu’accède Guillaume Darles de Chamberlain. Intelligent et actif, l’homme a sûrement de brillantes qualités professionnelles. Bon combattant, il dessine aussi avec élégance et précision (plan d’Aigues-Mortes établi par lui-même le 20 septembre 1753).
Il étudie vite et bien les dossiers qui lui sont confiés.
Mais son ambition et son goût de l’intrigue risquent, à bon droit, d’inquiéter ses supérieurs hiérarchiques. Son rêve : devenir le plus rapidement possible directeur des fortifications du Languedoc, bien que la place soit occupée, Dieu seul sait pour combien de temps, puisque que les ingénieurs pouvaient rester à leur poste jusqu’à leur mort, aucune mise à la retraite n’étant prévue. Le 12 octobre 1759, Darles écrit à Monsieur de Joubert, syndic des états, la lettre suivante :
« Vous pouvez assurer, Monsieur, Monseigneur l’archevêque et Nosseigneurs des états que si toutes les affaires de la Province qui passent par les mains des officiers du génie, passaient par les miennes en qualité de directeur, je ferais l’impossible pour leur prouver mon économie et l’intérêt que je prends à son bien. Je le dois comme patriote y ayant ma part. »
post-scriptum : « n’en parlez pas à Monsieur Mareschal [le directeur en titre]. Il est jaloux de moi »
En outre Guillaume Darles de Chamberlain est un homme de plaisirs. Passe encore qu’il ait été obligé de se marier en catastrophe en mai 1740 avec la fille d’un avocat au parlement de Metz, qui n’avait aucun bien. Ce n’est que péché de jeunesse vite pardonné. Il est plus grave d’abandonner femme et enfants cinq ans plus tard. Il va de succès féminins en succès féminins, ce qui flatte sa vanité. Ses parents lui tiennent rigueur de son comportement, et son père, sans le déshériter totalement, ne lui donne point la libre disposition de ses biens (source: testament d’Antoine Darles, en date du 6 novembre 1748). Or Guillaume dépense beaucoup, il le reconnaît, tout en mettant ses dettes sur le compte de difficultés agricoles consécutives à de mauvaises récoltes. En tout cas, la liste de ses créanciers est éloquente (voir: arrêt du 8 juin 1768).
Il vit le plus souvent sur sa terre de Caux et en son hôtel de Pézenas situé sur le quai, la grande artère de la ville. Il vit peu à Montpellier, son lieu de résidence professionnelle, et il est amené à faire de nombreux déplacements qui grèvent son budget. Il a dans sa maison un essaim de domestiques de toute espèce, nombre de voitures et une livrée brillante. Aussi est-il souvent, sinon toujours, à court d’argent.
De là à passer une police de société avec les entrepreneurs des ouvrages, qu’il dirige, à l’effet de partager le profit, il n’y a qu’un pas et ce pas est vite franchi. Or, s’il est un impératif catégorique dans le corps des fortifications, c’est bien celui qui concerne l’honnêteté de ses membres en matière de travaux.
En ce qui concerne Guillaume Darles de Chamberlain, l’affaire éclate par suite de son agitation brouillonne et, somme toute, fort maladroite. En décembre 1759, il a de longues conférences avec les entrepreneurs et les monte contre le directeur des fortifications, Jacques Philippe Mareschal, et l’intendant de la généralité. Il leur prouve que les travaux dont ils ont pris l’adjudication leur coûteront beaucoup plus que ce qui avait été entendu au départ et qu’ils doivent s’appuyer sur lui. Il conseille à l’un d’eux, Jésoui de Montpellier, de supprimer les échantillons, matrices des pierres, d’en substituer de nouveaux d’un poids plus léger et lui trace la manière dont il doit se conduire pour faire réussir cette manœuvre et pour parvenir à obtenir une indemnité à la suite de sa manœuvre (source: pièce jointe au dossier du procès).
Il fait tant et si bien qu’il se perd dans ses combinaisons. Au début de 1760, se rendant compte de ce qu’il a malencontreusement mélangé ses dossiers, il écrit à son directeur, pour lui demander de lui renvoyer les toisés qu’il vient de lui faire tenir, soi-disant de simples brouillons qu’il avait omis de remettre au net (lettre de décembre 1759). Le directeur ainsi alerté, l’est aussi par un entrepreneur qui a pris peur et qui est venu tout lui avouer.
L’intendant du Languedoc, Jean-Emmanuel de Guignard de Saint Priest, est à son tour prévenu. Darles, se sentant dévoilé, s’enfuit précipitamment à Bruxelles où il reste jusqu’en 1765, puis il passe en Prusse à Postdam. Il reconnaît ses malversations qu’il qualifie pour sa part « d’erreur considérable que j’ai faite aux toisés du canal des étangs (lettre du 13 janvier 1760 adressée à Monsieur de Montferrier, syndic des états).
L’affaire est simple et claire et pourrait être classée rapidement : les scellés sont apposés sur les biens de Guillaume Darles, ses papiers sont saisis pour retrouver tous les papiers concernant le service du roi. Le coupable est cassé et rejeté du corps des ingénieurs.
Dans le même temps, le Maréchal-Duc de Belle-Isle, alors secrétaire d’État à la Guerre, obtient du roi un arrêt en conseil nommant deux commissaires militaires aux fins d’expertises et de jugements (arrêt du Conseil du Roi du 28 juillet 1760).
Cependant la procédure traîne et va traîner pendant plusieurs années : l’un des commissaires nommés se récuse pour raison de santé. Son remplaçant, Louis Philippe de Haultemps des Bordes de la Maulnerie, ingénieur en chef à Perpignan, n’est nommé qu’en 1762. Sur tous les états de Languedoc qui financent en partie le canal et certains ouvrages de défense sur lesquels le débat est engagé, obtiennent qu’un rapporteur civil soit associé aux deux commissaires militaires : Louis Coulomb, avocat à la cour des Comptes de Montpellier. Le procureur Campan est aussi un languedocien, et lui aussi du milieu de la cour des Comptes.
À partir de ce moment-là, on a vraiment l’impression qu’il y a une volonté de ralentissement systématique. L’affaire se corse à partir de 1763 par suite de la contre-attaque de Guillaume Darles de Chamberlain. Des Pays-Bas autrichiens où il s’est réfugié, il cherche à se justifier. Dans une série de libelles diffamatoires, il accuse Mareschal, directeur des Fortifications et Ouvrages publics du Languedoc, de négligence, de complicité. Il prétend n’en être que sa pauvre victime. Bien qu’aucun fait nouveau ne soit apparu dans l’instruction du dossier, il fait tant et si bien qu’il jette le discrédit sur Jacques Philippe Mareschal, qui doit lui répondre et qui sera même quelques mois suspendu de ses fonctions : sitôt la sentence enfin prononcée contre l’indéfendable Darles, le procureur du Roi Campan conduit, de janvier à mai 1768, une enquête contre le directeur des fortifications qu’il n’épargne guère.
Pourtant un non-lieu intervient et Mareschal est blanchi, soutenu par le secrétaire d’état à la guerre Monsieur de Choiseul; il peut reprendre ses activités et son poste, tandis que Guillaume Darles de Chamberlain s’engage au service de Frédéric II de Prusse (lettre de Guillaume Darles, de Postdam du 23 juin 1765 signée: Baron d’Arlatan )
Reste à savoir quels sont les dessous de l’affaire, en particulier pourquoi les commissaires civils se sont acharnés sur le directeur des Fortifications autant que sur le coupable.
Pour mieux comprendre, il est nécessaire de se rappeler que les ingénieurs des fortifications furent longtemps chargés des ports et canaux des provinces frontières dans lesquelles ils se trouvaient, et qu’en Languedoc, où pourtant, les états avaient organisé leur propre service des Ponts et Chaussées, la coutume s’était prise, par soucis d’économie, de nommer le directeur des Fortifications, directeur des Travaux publics de la Province. En clair: de donner à un militaire, homme du Roi, la direction des travaux civils du Languedoc. Les inconvénients ne s’étaient d’ailleurs pas fait sentir immédiatement. Mais les choses se gâtèrent avec la nomination en janvier 1740 en Languedoc de Jacques-Philippe Mareschal.
À cela plusieurs raisons, particulières et d’ordre général : d’abord le personnage lui-même ; né à Paris le 29 novembre 1689, Jacques Philippe Mareschal est en réalité originaire des confins orientaux du plateau de Langres. À l’exclusion d’une année passée à Besançon, toute sa carrière s’est déroulée en Alsace : il ne peut être que dérouté par le caractère méridional.
Chargé d’une très nombreuse famille, sans grande fortune personnelle, remarquable architecte, il recherche comme il en a le droit, des commandes civiles. Dans le cas de la fontaine de Nîmes, comme dans celui du théâtre de Montpellier, il se voit préféré aux architectes du cru qui en conçoivent du dépit et lui en témoignent de l’humeur. Surtout, nous l’avons déjà noté il est l’homme du Roi et de l’intendant. Il a d’ailleurs été envoyé en Languedoc sur la volonté expresse du marquis d’Asfeld et du roi « eu égard à des circonstances intéressantes et assez délicates » : il doit à la fois trancher de certains aménagements à faire au canal des deux mers, mais surtout enquêter sur un possible assèchement des marais du bas Languedoc.
Par ses conclusions favorables à l’opération, il a le malheur de se faire des ennemis, car plusieurs personnes de marque et des états mêmes s’opposent à ce dessèchement qui touche à de gros intérêts en place, en particulier au sort des grandes pêcheries du littoral, souvent aux mains de nosseigneurs des états ou de tels conseillers de la cour des Comptes, et à celui des marais salants de la petite Camargue (région d’Aigues-Mortes et le Grau-du-Roi ) aux mains des mêmes personnages. Lors de la tenue des États à Montpellier en janvier 1744, Mareschal se heurte à la mauvaise volonté des syndics qui ont joué un fort vilain rôle. Il a fallu toute l’autorité de Monseigneur le duc de Richelieu pour mette fin à l’aventure.
Désormais la lutte est permanente. La tension croît au cours des années qui suivent. Les gens de la province sont menés par Monsieur de Montferrier. Jacques Mareschal, soutenu par les intendants successifs, Maurice de Bernage, Jean le Nain d’Asfeld, Jean Emmanuel de Guignard de Saint Priest, maintient ses idées et marque d’abord des points. Aussi s’efforce-t-on à chaque instant de le prendre en défaut, de démontrer son incapacité, sa sénilité avancée, son manque de compétence ou d’honnêteté.
À partir de 1757, Nosseigneurs des États, peu favorables à Monsieur Mareschal et même à l’intendant, du pouvoir duquel ils sont jaloux, jouent la carte du jeune et brillant Guillaume Darles de Camberlain, de surcroît enfant du pays. Mais cette carte est perdante. D’où la haine accrue contre Mareschal et la procédure infâmante qu’ils obtiennent contre lui en 1768.
Le procureur du Roi, Campan, de souche languedocienne, se déchaîne alors contre l’accusé mais ce dernier sauve pourtant la situation grâce à l’intervention de Versailles.
En définitive faut-il considérer l’affaire Darles de Chamberlain moins comme un procès de prévarication que comme un épisode, parmi bien d’autres, de la lutte entre pouvoir royal et pouvoir provincial.
Rédigé par Ch.Nadal
Sources :
Henri Michel
Archives de Pézenas
Archives de Montpellier
Archives départementales de l’Hérault
Anne Blanchard
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